Le dispensaire c'est la maison des piqûres ...
J'ai tellement peur des piqûres ...
Je déteste lorsque maman dit "on va
au dispensaire" , et ce n'est même pas la
peine de dire non . Pourtant avec maman
on peut dire non des fois , elle accepte de
changer d'avis , mais pas pour le dispensaire .
On prend l'autobus , on descend à la place
du marché et on marche dans la rue qui monte ,
là où il y a les terrains vagues . On ouvre la grille du
dispensaire et on descend les marches du jardin .
Les grandes personnes qui sont toutes seules
elles vont tout droit , mais les mamans avec
les enfants elles tournent pour aller à la maison
des piqûres . Il y a une dame qui garde les poussettes ,
les landaus , et les enfants qui ont des frères et
des soeurs ; parce que le docteur ne fait rentrer que
la maman avec un enfant . Déjà que je n'aime pas
venir içi mais rester toute seule avec cette dame ,
alors là c'est pire . C'est pour cela que je préfère
passer aprés ma soeur , parce que si je passe
avant , cela veut dire que j'ai eu la piqûre et que
je reste sans maman après . Mais je ne passe jamais
la première parce que je suis la plus grande !
Et bien en plus de tout détester dans cette maison ,
je déteste aussi ma soeur ! ...
Dans la salle d'attente il y a plein d'enfants , si on
fait trop de bruit l'infirmière sort et se met en colère ,
c'est une méchante celle-là , je lui tirerais bien la
langue mais elle travaille avec le docteur donc si
elle lui dit , il va m'en faire deux des piqûres !
Donc il vaut mieux tirer la langue dans sa tête ,
au moins il n'y a que moi qui le sait .
Pourquoi elle ne met pas des poupées et des voitures
dans la salle d'attente , on jouerait ce serait mieux .
Quand l'infirmière appelle notre nom cela veut
dire que ca y est ... Comment je pourrais dire que
j'ai peur ? De toutes façons le docteur s'en fiche .
Il paraît que les piqûres c'est pour ne pas être malade ,
mais après je suis toujours malade ! Ils disent
n'importe quoi les adultes . J'ai beau serrer très fort
mes dents et fermer mes yeux , ma peur reste là .
Je pleure quand ca pique . Et quand le docteur dit
"une grande fille comme toi ne pleure pas" , j'ai envie
de hurler que j'ai peur , que cela fait mal et que je le
déteste pour toute la vie !! ....
L'infirmière me raccompagne et va chercher ma soeur ,
je ne veux pas lui donner la main à celle-là , je ne veux
pas qu'on me touche , je veux juste qu'on me laisse
tranquille . Je vais m'asseoir toute seule . Les autres
enfants me regardent , si je pouvais je leur donnerais
des grands coups de pieds ! La dame des poussettes
s'approche ... Elle me parle , je ne lui réponds même pas ,
je veux juste que ma maman revienne . Pourquoi j'ai une
soeur , si je n'avais pas de soeur j'aurais ma maman que
pour moi et on partirai tout de suite . Pourquoi la dame des
poussettes ne me laisse pas tranquille , elle n'arrête pas de
me parler . Je la déteste cette dame et puis elle n'est pas
belle , elle n'a que un bras et c'est très très moche sa manche
de gilet qui pend sans le bras dedans . Quand j'arrive au
dispensaire cela me fait un petit peu peur sa manche , mais
quand j'attends maman , après la piqûre, je suis tellement
énervée que je pense que c'est la dame la plus moche
du monde ! Elle n'a qu'à pas me parler , moi j'attends maman
et je ne veux parler à personne . Le pire c'est quand maman
arrive et que la dame lui dit : "j'ai essayé de la consoler mais
elle ne veut rien savoir" , car sur le chemin du retour maman
me dit que cette dame est gentille et que j'exagère . Bon si elle
continue je vais la détester aussi ... Enfin non ... Parce que
je ne peux pas , je l'aime trop ...
C'est quand même injuste la vie , je veux juste qu'on me
laisse tranquille après toutes ces émotions , et c'est moi
la pas belle ! ...
Le dispensaire est devenu l'année dernière un musée
interactif pour les enfants . La municipalité s'est servie
du terrain contigu où se garaient les voitures pour
reconstruire un nouvel équipement de santé .
Le préfabriqué accueillant les enfants ne servait plus
depuis longtemps , mais chaque fois que je prenais
rendez-vous au dispensaire je regardais cet endroit
avec un sourire . L'infirmière était toujours là , elle ne
savait pas qui j'étais , moi si . Je revoyais de temps en
temps , en ville , la dame qui n'avait qu'un bras .
J'ai su , quand j'étais adolescente , qu'elle avait chuté
sur les voies ferrées en voulant attraper son train .
La rue qui monte et les terrains vagues : c'est l'avenue
Henri Barbusse et toutes les cités qui la borde !
J'ai gardé ce repli sur moi-même lorsque je vis quelque
chose de difficile ...