Avant de lire ce paragraphe , lisez les différents chapitres
sur le moulin vert sinon vous risquez d'être un peu perdu(e) .
J'ai fréquenté la garderie maternelle de Avril 1960 à Septembre
1962 , tous les jeudis et lors des vacances scolaires , de 7h
le matin à 19 h le soir y compris le samedi .
En Juillet , Août et jusqu'au 25 Septembre (la rentrée scolaire
avait lieu vers cette date à cette époque) nous montions au
"moulin vert" . Ancienne maison sociale située dans un grand
parc de verdure , l'endroit accueillait pendant le temps scolaire
"l'école du plein air" . Cette école était destinée aux enfants
de santé fragile .
Mes souvenirs de cette période sont restés intactes .
Je n'ai jamais été maltraitée par telle ou telle "gardienne" ,
c'était l'époque qui maltraitait les enfants . Aucune place
n'était faite aux petits d'hommes . Juste le droit de se
taire et d'obéir , juste le droit de ne pas trop exister ,
juste le droit d'attendre "que l'on soit grand" .
Les institutions se remettant rarement en cause ,
c'était ainsi , sans se poser de questions .
Les "gardiennes" n'avaient aucune formation ,
les normes d'encadrement étaient d'une adulte
pour 40 enfants ! Toutes ces stuctures laïques
d'accueil pour enfants avaient une quinzaine
d'années . Chaque municipalité fabriquait dans
son coin et au regard de sa politique , la "garderie"
censée offrir aux petits plus d'épanouissement .
Les débuts sont toujours faits d'erreurs , c'est le
prix à payer . Puis sont venus les cycles de formation ,
les "gardiennes" sont devenues des "animatrices" ,
l'obligation de possèder le Brevet d'Aptitudes aux
Fonctions d'Animateur (BAFA) aurait dû permettre
un bond sur la qualité de la vie quotidienne
institutionnelle . Mais personne ne s'interroge sur
le quotidien ... Aujourd'hui les enfants sont entourés
de normes de sécurité , d'activités en tous genres
qui favorisent certainement leur marche vers plus
de connaissances ; mais le quotidien , le détail , le
petit geste , la petite attention qui permettent le
véritable accès à l'autonomie , à la maturité , existent
t-ils ? Comment les tout-petits s'approprient-ils leur
besoin fondamental de repos ? Ont-ils le droit de se
réveiller et de se lever seuls ? Ont-ils le choix entre
une tartine de confiture ou un yaourt ? Quels formes de
repas est à leur disposition ? Et s'ils veulent rester à
l'intérieur au moment de la récréation en ont-ils la
possibilité ? Je pourrais poser dix mille questions ...
Comme je le pensais déjà étant enfant , je suis devenue
éducatrice . Je me suis servie de mon expérience et des
connaissances acquises par la formation , pour axer tout
mon travail sur la qualité de vie quotidienne . Tout au long
de ma carrière j'ai tenté de modifier l'institution afin qu'elle
prenne en compte des individus qui , se sentant respectés ,
pouvaient vivre les uns avec les autres . J'ai élaboré , avec
la chance d'une équipe soudée et unie , une pédagogie du
quotidien . On entend souvent parlé d'un manque de
respect de l'institution scolaire par des adolescents , mais
qui n'a pas respecté l'autre en premier ? Je ne soutiens
pas les violences , je pose juste la question : quand on a
deux ans qui se doit de s'adapter : le petit ou l'institution ?
Comme je l'avais prévu aussi , je ne me suis pas faite que
des amies dans mes relations professionnelles . Peu importe ,
j'ai tracé un chemin différent dont je suis fière aujourd'hui .
Un chemin inspiré de ce que l'on appelle "la pédagogie
active" (qui connait ce terme aujourd'hui ?) . Inspiré seulement ,
puisque je travaillais dans une école à "pédagogie traditionnelle" .
J'ai fait un mélange des deux , accordant dès que c'était
possible , une route vers le choix pour les enfants .
Pas le choix dont un enfant ne saurait que faire ou qui
le mettrait en danger , non , le choix de pouvoir décider
un petit bout de sa vie . Lorsque l'on dit "non" à un enfant
interrogeons-nous toujours sur le sens profond de ce "non" .
Je ne suis pas une partisante du "tout laisser faire" , les enfants
ont un besoin vital de règles de vie afin de se construire , mais
une part de leur liberté (celle qui fait fuire la violence inutile)
doit leur être rendue . C'est en faisant l'expérience de celle-ci
qu'ils apprendront aussi . Etre à leur côté pour , non pas faire
à leur place , mais les accompagner afin de faire seul .
"APPREND-MOI A FAIRE SEUL" disait un pédagogue ...
Lorsque j'ai commencé à travailler avec les enfants ,
j'avais seize ans . Je me retrouvais au moulin vert
"de l'autre côté" , avec les "gardiennes" qui s'étaient
occupées de moi ... Vraiment pas simple comme
situation ! Mais j'avais la chance d'être la fille de
ma mère . Ma mère qui était très appréciée dans
ce milieu . Très vite je me suis démarquée des
méthodes en cours tout en amassant des forces
pour les vagues à venir ... Et lorsque quelques
années aprés , j'ai senti que je pouvais mener ma
fronde , je l'ai fait . Ce n'est pas toujours facile d'être
"en guerre permanente" avec les us et coutumes ,
mais j'ai résisté . Pour parfaire mon argumentaire
je suis retournée sur les bancs de l'école pendant deux ans .
J'avais juste une petite bourse et deux enfants
à nourrir , mais rien ne m'aurait arrêter . Dans ces
cas-là on fait d'autres choix , on va moins au cinéma ,
on fait attention à sa vieille guimbarde , et on éteint
les lumières quand on sort d'une pièce ! Puis j'ai
ré-intégré les centres de loisirs maternels de la ville .
J'ai changé d'école maternelle ...
Et là pendant quinze ans ce fut LE bonheur ...
Nous avons réussi à modifier profondément le
regard que l'institution porte sur les enfants .
Nous étions devenues différentes , donc très
attaquées ... Quelques générations d'enfants ont
evolué dans un quotidien fait pour eux , et , dans
certains domaines , fait PAR eux .
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On m'a demandé d'écrire mon vécu pédagogique ,
j'ai toujours refusé ... parce que je suis persuadée
que cela n'intéresse personne , la vie quotidienne
institutionnelle .
Ce qui intéressent les gens c'est ce qui se voit .
Mettre en place des "ambiances" pour faciliter
l'intégration et le bien-être des petits , n'est pas
"visible" . Aujourd'hui lorsque je consulte les
brochures de centre de vacances , tout est axé
sur les différentes activités . Rien , absolument
rien sur la vie quotidienne ! Les parents veulent
savoir si l'enfant fera du cheval ou du canoë , les
municipalités rivalisent d'imagination pour décrocher
des séjours où les enfants feront de nouvelles
expériences ... Et en attendant les petits auront
encore d'immense crise d'angoisses au moment
du coucher ... Mais c'est normal et puis cela
passera ... Oui on peut voir les choses ainsi ...
Moi personnellement je ne m'en suis jamais
contentée de ces temps d'angoisses qui finiront
par passer ... On contruit l'adulte que nous serons
pendant l'enfance ; ensuite on peut toujours
rectifier certaines phrases mal écrites , mais les
lettres que l'on gomme , même avec une gomme
très puissante , laissent toujours une petite
empreinte , aussi infime soit-elle ...